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Histoire de Chercheur d’or

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L’Or de la Sarine

I. Le tamis et le silence

Le brouillard montait de la rivière comme une respiration. Octobre commençait à mordre, et la Sarine charriait une eau couleur d’ardoise entre les berges de Fribourg. Aloïs Stucki posa son tamis sur les galets, déplia son tabouret pliant, et s’assit avec la lenteur cérémonieuse des hommes dont le corps a cessé d’obéir sans discuter.

Soixante-douze ans. Quarante-deux passés aux CFF, dont les vingt dernières années comme chef de gare adjoint à Fribourg, à regarder partir des trains qui transportaient des gens vers des vies qu’il imaginait plus pleines que la sienne. À la retraite, il avait reçu une montre — une vraie ironie pour un homme qui avait passé sa carrière à faire respecter les horaires.

L’orpaillage était venu plus tard. Trois ans plus tôt, le lendemain de l’enterrement de Margrit. Sa belle-sœur lui avait dit, avec cette compassion maladroite des gens qui ne savent pas quoi dire : Il faut t’occuper les mains, Aloïs. Alors il s’était occupé les mains. Il avait acheté un tamis dans une quincaillerie de la Basse-Ville, regardé trois vidéos sur internet en pestant contre la technologie, et descendu jusqu’à la rivière.

La vérité, qu’il ne s’avouait qu’au fond de la nuit, était plus simple. Le silence de l’appartement à la rue de Morat lui était devenu insupportable. Margrit ne parlait pas beaucoup de son vivant — quarante-cinq ans de mariage suisse, fait de demi-mots et de routines tendres — mais sa présence avait été un bruit de fond. Le froissement d’un journal. Le tintement d’une cuillère. La radio à six heures du matin. Tout cela s’était tu d’un coup, et le vide faisait un vacarme épouvantable.

La Sarine, elle, parlait sans cesse. Elle gargouillait, clapotait, murmurait contre les pierres. Aloïs n’aurait jamais dit une chose pareille à voix haute — on l’aurait pris pour un vieux fou —, mais la rivière lui tenait compagnie.

Elle charriait de l’or, aussi. Pas beaucoup. Des paillettes, surtout, fines comme des cils, arrachées aux massifs alpins par les glaciers d’un autre âge, roulées pendant des millénaires jusqu’à cette plaine. Les Romains l’avaient su. Les moines du Moyen Âge aussi. De temps en temps, encore aujourd’hui, un retraité obstiné en remontait de quoi se payer un café.

Aloïs ne cherchait pas la fortune. Il cherchait une raison de se lever le matin, et l’or — cette promesse minuscule et concrète tapie sous chaque pelletée de gravier — lui en donnait une.

Ce matin-là, il n’était pas seul.

II. La femme des Grisons

Elle s’était installée cinquante mètres en amont. Aloïs ne l’avait pas entendue arriver, ce qui l’agaça : il aimait avoir la berge pour lui. La femme était petite, sèche, droite comme un piquet, avec des cheveux gris coupés court et une veste de montagne qui avait vu beaucoup d’altitude. Elle ne maniait pas un tamis bricolé comme le sien, mais une batée professionnelle, en métal noir, et — détail qui intrigua Aloïs — elle s’arrêtait régulièrement pour noter quelque chose dans un carnet.

On ne note pas, quand on cherche de l’or pour passer le temps. On note quand on cherche quelque chose de précis.

Il la salua d’un hochement de tête, le minimum qu’imposait la politesse, ce salut fribourgeois qui veut dire à la fois bonjour et gardez vos distances. Elle répondit dans un allemand rocailleux, l’accent des hautes vallées grisonnes, là où l’on parle encore le romanche et où les gens descendent de la montagne comme on descend d’un autre siècle.

« Vous trouvez quelque chose ? » demanda-t-elle.

« De quoi m’acheter un café », grommela Aloïs.

Il espérait que cela mettrait fin à la conversation. C’était le cas. Elle se remit à sa batée sans un mot, et il en fut, contradictoirement, un peu vexé.

Elle s’appelait Verena Caduff, mais il ne l’apprit que plus tard. Géologue à la retraite, vingt-cinq ans à l’École polytechnique de Zurich, spécialiste des dépôts alluvionnaires. Et elle ne cherchait pas de l’or. Elle cherchait un achat or. Un or précis, avec une signature, une histoire, un nom.

Pendant deux semaines, ils s’ignorèrent avec application. Chacun sur sa portion de berge, dans cette coexistence courtoise et distante que les Suisses pratiquent comme un art national. Ils en savaient venus à un rituel tacite : un hochement de tête le matin, un autre le soir, et entre les deux, le silence partagé de deux solitudes qui ne se mêlaient pas.

Aloïs, sans se l’avouer, guettait son arrivée. Les jours où elle ne venait pas, la berge lui semblait plus froide.

III. Le haricot

Cela arriva un mardi, à la mi-octobre, par un de ces matins limpides où l’air des Préalpes a le tranchant du verre.

Aloïs remontait une pelletée de gravier de la fosse qu’il creusait depuis trois jours, près d’un coude où le courant ralentissait. Il fit tourner le tamis dans l’eau, le geste devenu mécanique, le regard ailleurs — et quelque chose accrocha la lumière. Quelque chose de trop gros.

Il s’immobilisa. Au fond du tamis, parmi les graviers noirs et le sable, reposait une pépite. Pas une paillette. Une vraie pépite, jaune, dense, de la taille d’un haricot.

Aloïs avait lu assez de forums d’orpailleurs pour savoir que c’était impossible. La Sarine donnait de la poussière, jamais des pépites. Il resta accroupi, l’eau glacée lui mordant les poignets, à regarder cette chose comme on regarde une apparition.

Verena traversa la rivière avant même qu’il l’appelle. Elle avait vu son immobilité — un orpailleur qui s’arrête de bouger, c’est un orpailleur qui a trouvé. Elle franchit l’eau glaciale sans une hésitation, sans relever son pantalon, indifférente au froid avec cette dureté des gens de la montagne.

« Montrez. »

Ce n’était pas une question. Aloïs, contre toute sa nature méfiante, lui tendit le tamis.

Elle prit la pépite entre deux doigts, la fit rouler, sortit une loupe de géologue d’une poche intérieure. Elle l’examina longuement, très longuement, tournant l’objet sous la lumière rasante. Aloïs entendit sa propre respiration. Quelque part en amont, un héron s’envola.

Enfin, elle murmura quelque chose. Pas en allemand. En romanche, cette langue rare des vallées grisonnes — quelques mots qui sonnaient comme une prière, ou comme un nom qu’on n’a pas prononcé depuis longtemps.

« Cet or n’est pas d’ici », dit-elle enfin, en relevant les yeux.

« Comment ça, pas d’ici ? Il était dans ma rivière. »

« Il était dans votre rivière, oui. Mais il n’y est pas né. » Elle tendit la pépite vers lui, presque accusatrice. « Regardez la couleur. Trop rouge. Il y a du cuivre dedans, et de l’argent, dans des proportions que la Sarine ne produit pas. Cet or vient d’un filon. Un filon précis. » Elle marqua une pause. « Un filon que mon grand-père a cherché toute sa vie. »

IV. Le carnet du grand-père

Quarante ans de chemins de fer avaient appris à Aloïs Stucki à se méfier des belles histoires. Les gens qui racontaient des belles histoires, sur les quais, voulaient généralement vous vendre quelque chose ou s’excuser d’avoir raté leur train.

« Et alors ? » fit-il, bourru.

« Alors, monsieur… »

« Stucki. Aloïs Stucki. »

« Alors, monsieur Stucki, votre haricot vaut peut-être moins, en argent, que ce qu’il semble indiquer. » Elle eut un sourire — le premier, et il transforma son visage sévère en quelque chose de presque jeune. « Mais il vaut infiniment plus pour moi. »

Ils s’assirent sur les galets, et elle parla. Verena ne parlait pas souvent, et quand elle s’y mettait, c’était avec la précision d’un rapport scientifique, mais quelque chose se réchauffait dessous.

Son grand-père, Gian Caduff, était mineur. Pas dans les Grisons, où il n’y avait que des cailloux et des chèvres, mais ici, dans le canton de Fribourg, où une petite compagnie avait tenté, dans les années trente, d’exploiter un filon aurifère découvert dans les contreforts préalpins. Du vrai or, en roche, pas des paillettes de rivière. Gian y avait travaillé, y avait cru, y avait usé son dos et ses poumons.

Puis la guerre était venue. En 1942, la compagnie avait fermé — manque de main-d’œuvre, manque de capitaux, et un filon qui s’était révélé moins riche que promis. L’entrée de la galerie avait été condamnée, les plans égarés ou détruits, et Gian était rentré dans ses montagnes avec une certitude que personne ne partageait : le vrai filon, le riche, ils ne l’avaient pas trouvé. Il était plus haut, ou plus profond, sous des tonnes de roche. Il l’avait cherché jusqu’à sa mort, en 1971, sur des cartes annotées que la famille avait fini par ranger au grenier en haussant les épaules.

« Tout le monde le prenait pour un vieux fou », dit Verena. Elle regarda l’eau. « J’ai fait géologie un peu pour lui. Pour comprendre. Et un peu pour prouver qu’il avait tort, je crois. Que c’était une lubie. » Elle fit rouler la pépite dans sa paume. « Et puis je suis venue ici, à la retraite, refaire les analyses qu’il n’avait pas les moyens de faire. La composition isotopique de cet or correspond à ses notes. À la lettre. »

« Donc il avait raison. »

« Je ne sais pas encore. La rivière a peut-être emporté cette pépite depuis l’ancienne galerie, qui est connue. Ça ne prouve pas l’existence du second filon. » Elle eut un geste agacé, le geste de la scientifique qui se refuse à elle-même le plaisir de conclure trop vite. « Les rivières ne mentent pas, monsieur Stucki. Mais elles racontent leurs secrets très lentement. Et pas toujours dans l’ordre. »

V. L’été à remonter le courant

Ils auraient pu en rester là. Deux retraités polis, une coïncidence géologique, un au revoir.

Mais le lendemain, Aloïs était sur la berge avant Verena, et il avait apporté deux thermos.

Ils passèrent l’automne, puis le printemps suivant, puis l’été, à remonter la Sarine. Lui apportait ce que lui avaient donné quarante ans de chemins de fer : la patience, le sens méthodique de l’itinéraire, l’art de ne pas se décourager quand le train est en retard — ou quand la rivière ne donne rien pendant trois semaines. Elle apportait la science : les cartes, les analyses, la lecture des terrains, ce regard qui voyait dans un talus l’histoire de dix mille ans d’érosion.

Ils formaient un attelage improbable. Lui, le Fribourgeois taiseux qui ronchonnait contre tout par principe. Elle, la Grisonne dure et exacte qui corrigeait ses approximations avec une satisfaction non dissimulée. Ils se chamaillaient sur des riens — la meilleure méthode de tamisage, la qualité comparée des fromages d’alpage, le tracé d’un sentier. Verena trouvait les Fribourgeois mous. Aloïs trouvait les Grisons bornés. Ils avaient probablement raison tous les deux, et cela les rapprochait.

Ils remontèrent au-delà de la ville, là où la Sarine n’est plus qu’un torrent encaissé. Ils retrouvèrent, à force, l’entrée murée de l’ancienne galerie, envahie de ronces, oubliée de tous. Verena passa une journée entière à comparer les roches alentour avec les notes de Gian. Aloïs la regardait travailler, et il pensait à Margrit, et il s’apercevait avec une sorte d’étonnement coupable qu’il n’avait pas pensé au silence de l’appartement depuis des mois.

VI. Ce qu’ils trouvèrent

Le filon, ils ne le trouvèrent jamais.

Peut-être n’avait-il jamais existé que dans l’obstination d’un vieux mineur des Grisons, dans les marges d’un carnet jauni. Peut-être dormait-il vraiment sous des milliers de tonnes de roche préalpine, hors de portée de deux retraités munis d’une batée et d’un tamis de quincaillerie. Verena finit par l’admettre, un soir de septembre, avec une tranquillité qui surprit Aloïs.

« Mon grand-père a cherché quarante ans », dit-elle. « Il est mort persuadé d’avoir échoué. » Elle regarda la pépite, qui ne les avait jamais quittés, posée sur le rebord de la fenêtre comme un galet ramassé en vacances. « Mais je crois qu’il ne cherchait pas vraiment l’or. Je crois qu’il cherchait une raison de remonter à la rivière. Comme nous. »

Tout ce qui brille n’est pas de l’or ; Vous avez souvent entendu dire cela.William Shakespeare

L’or qu’ils avaient remonté en deux ans tenait dans un petit flacon de verre. Quelques paillettes, et le fameux haricot. Vendu, cela aurait payé peut-être quelques centaines de francs — de quoi un bon repas au restaurant, et encore, en se modérant sur le vin.

Ce qu’ils avaient trouvé d’autre n’avait pas de prix, et ni l’un ni l’autre n’aurait commis l’indélicatesse de le nommer à voix haute.

Quand le froid de l’automne chassa de nouveau les orpailleurs des berges, Aloïs ne rentra pas dans un appartement silencieux. Verena détestait souverainement le café fribourgeois — trop doux, disait-elle, comme les gens de ce canton. Il apprit à le faire plus fort, à la mode des Grisons, noir et amer à réveiller un mort.

Elle continuait de corriger ses approximations. Il continuait de ronchonner. La pépite resta sur le rebord de la fenêtre, ni vendue ni encadrée, simplement là — la preuve, disait Verena dans ses rares moments de sentimentalité qu’elle regrettait aussitôt, que les rivières finissent toujours par rendre ce qu’on est venu y chercher. Pas forcément ce qu’on croyait chercher. Mais quelque chose.

C’était suisse, après tout. On ne dit pas ces choses-là. On fait du café plus fort, et l’autre comprend.

 

 

 

 

 

 

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